L’égalité trahie: témoins contre les contrôles au faciès

Quand on subit ce type de contrôle, c’est comme si on vous rappelait en permanence, à travers votre faciès, votre couleur de peau, que finalement vous n’êtes pas vraiment d’ici.
Adji Ahoudian, élu municipal, Paris

Adji Ahoudian est citoyen français et maire-adjoint du 19ème arrondissement de Paris. Il se souvient de l’enthousiasme qu’il a ressenti en Avril 2008, lorsqu’il a reçu la carte officialisant sa nouvelle fonction, et portant la  déclaration de « Liberté, Egalité, Fraternité ». Mais il se rappelle aussi de sa désillusion lorsqu’il a, malgré tout, été la cible d'un contrôle d’identité par la police, tout juste à la sortie d’une réunion officielle:

 «On se rend compte qu’on appartient à la République, qu’on y vit, mais qu’on n’est pas un citoyen à part entière, plutôt un citoyen entièrement à part. Quand on subit ce type de contrôle, c’est comme si on vous rappelait en permanence, à travers votre faciès, votre couleur de peau, que finalement vous n’êtes pas vraiment d’ici. Même quand vous êtes un élu de la République. »

Adji raconte son histoire dans un nouveau rapport de l’Open Society Justice Initiative, qui examine l’impact humain d’une situation tout à fait insupportable, c’est-à-dire que les policiers contrôlent, interrogent ou fouillent certains individus en raison non de leurs actes, mais de leur apparence : c’est ce que l’on appelle le profilage ethnique, ou contrôle au faciès.

Ce rapport, « L’égalité trahie : l’impact des contrôles au faciès », et notre nouveau vidéo ci-dessus,  dévoilent  l’impact de cette discrimination, et les conséquences qui en découlent pour les individus, pour leurs réseaux sociaux, mais aussi pour la police elle-même et pour la sécurité du public. Pour ce faire, ils abordent la situation sous l’angle des témoignages et de l'histoire personnelle de ceux pour qui les contrôles policiers et les fouilles arbitraires, sur la seule base de leur apparence physique, font partie de la vie quotidienne. Ces expériences individuelles sont cependant le reflet d'une réalité bien plus large.

Selon Lyes Kaouah, étudiant en art dramatique : «Nous, quand on marche en ville et qu’on voit des flics, on se sent en insécurité. Il y a pourtant des gens qui grâce à la présence policière se sentent en sécurité. Qu’est-ce que c’est que ce fossé qui nous sépare? C’est qu’il y a deux France, il y a notre France à nous, la France des quartiers, la France des immigrés, des gens d’origine étrangère, des chômeurs, des cas sociaux, et il y a la France des autres, ceux qui se sentent rassurés par les voitures de police. »

Ces derniers temps, le gouvernement français a commencé à y prêter une oreille plus attentive. Le président François Hollande, répondant face à ces questions aux préoccupations croissantes de l'opinion publique, s'est ainsi engagé dans son programme électoral de 2012 à prendre des mesures pour mettre fin aux contrôles au faciès. Malheureusement, ces promesses de campagne ne se sont pas encore traduites par des actes significatifs.

Quelques pas ont néanmoins été faits dans la bonne direction. Le gouvernement a ainsi accepté d’imposer à nouveau aux policiers le port d’un insigne bien visible, avec leur matricule. Ceci devrait permettre aux individus d’identifier plus facilement les agents dont l’attitude reste en deçà des normes de comportement auxquelles ils sont théoriquement soumis.

Pourtant, la lutte continue. Treize jeunes personnes ayant subi des contrôles d’identité au faciès, sur l'ensemble du territoire français, ont saisi la Justice contre l’Etat le 11 avril dernier. Cette action vise à engager la responsabilité de l’Etat en réparation du préjudice subi du fait de ces contrôles discriminatoires d’identité.  Les juges ont entendu les plaignants en première audience le mercredi 3 juillet au tribunal de grande instance de Paris.  On attend leur décision en Octobre.

Ecoutez les témoignages de notre rapport pour comprendre  pourquoi on attend déjà trop d’une nouvelle approche. Et écoutez ce qu’un  major de police, et secrétaire national du syndicat Unité Police à Paris nous déclare :

« Une police qui a la population contre elle ne peut pas fonctionner. Ce n’est pas possible. Les contrôles à répétition sont contreproductifs. Nous, policiers, nous le disons, les spécialistes, les universitaires, ces personnes qui nous observent le disent.

Ça n’a ni queue ni tête ! Nous avons besoin de renverser la vapeur pour ne permettre que des contrôles d’identité justifiés au lieu d’en faire  à la pelle. La police nationale a besoin de travailler avec les citoyens et pas contre eux. Sinon c’est le monde à l’envers. »

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